– JUSTE LA FIN DU MONDE –

Il est assez difficile pour moi de vous parler aujourd’hui de Juste la fin du monde, la sixième réalisation du génie Xavier Dolan. Difficile car après Mommy, je ne pensais pas qu’il serait capable de m’emporter à nouveau vers des horizons émotionnels aussi fort. La tornade Dolan s’abat à nouveau et de manière inattendue. Vous savez quand vous regardez une bande annonce, on pense savoir ce qui nous attends, ici, vous ne serez pas prêts. Dans ce huit clot familial, le cinéaste y met en scène un écrivain retournant chez lui après douze ans d’absence pour apprendre à ses proches sa mort prochaine. Ce qui s’annonçait comme un simple déjeuner va se transformer en quelque chose de beaucoup plus organique et intense. Le magasine Premiere parle de « déflagration » et je pense qu’il n’y a pas de meilleur mot pour le décrire.

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Il y a deux ans, lorsque la projection de Mommy, je suis resté bloqué sur mon siège paralysé par ce que je venais de voir. Les sentiments sont certes différents mais la finalité est la même ici. Le générique se lance après un ultime plan merveilleux et nous sommes figés. Dolan est un cinéaste talentueux qui a le don de donner une intensité à chaque geste, chaque ligne de texte. Tout est soigné à la perfection et le spectateur s’embarque corps et âme sans vraiment en être conscient. C’est l’unique manière d’être plongé dans le récit, si vous êtes bloqués, vous allez vous ennuyer. Le voix off de Gaspard Ulliel, teintée de drame et de mélancolie nous amène au coeur de l’enjeu. Les histoires de Dolan sont ressenties de manière différentes selon la sensibilité du spectateur qui le regarde. C’est pourquoi il est toujours difficile d’en parler. Juste la fin du monde est une bombe à retardement. Chaque scène est intense, puissante et peut faire imploser la famille à tout instant. Les personnalités des personnages sont toutes plus fortes les unes que les autres, ce qui rend les liens entre eux très fragiles. Le moindre élément fait l’effet d’une grenade, oscillant parfois entre colère et incomprehension. L’élément principal qui ressort est le blocage de la parole. Il y a un noeud si fort qui s’est formé depuis le départ de Louis qu’il n’a cessé de s’intensifier au fil des années. Le film ne se contente pas de survoler ces relations brisées, il les décortique de façon organique. Chaque conversation est comme une vague grossissante à la recherche du rocher sur lequel elle se brisera. Ce blocage se ressent, s’amplifiant en transparaissant sur nous car la tension est maximale. Pendant près d’une heure quarante, Dolan joue avec nos nerfs. Et le tout est possible que grâce aux cinq acteurs magistraux qui entrent dans la peau des membres de la famille comme si les rôles avaient étés écrits pour eux. C’est un sans faute.

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Ils font tous (sauf le cas Marion Cotillard que j’expliquerais plus tard) bonne figure: un joli sourire, quelques phrases de bien séance qui cachent de profondes blessures. Nathalie Baye est la mère un peu excentrique dont la seule envie est de profiter de la présence de ses trois enfants et fait son possible pour ne pas sombrer dans l’incomprehension la plus totale. Une séquence en face à face avec Louis illustre bien cela: son rôle de mère, son amour inconditionnel pour ce fils qu’elle n’arrive pas à saisir et ses deux enfants perdus, en manque de repères. Ses répliques sont aiguisées et parfois dures à l’écoute car elle souhaite des réponses qu’elle ne pourra obtenir. Elle ne sait pas pourquoi Louis est de retour après douze ans et sait qu’il repartira dès que son affaire sera résolue. C’est dans ce flou total qu’entrent Léa Seydoux et Vincent Cassel, frère et soeur, électrons libres, affectés et blessés du départ de leur frère qu’ils admiraient. Léa Seydoux, fébrile, ne connait pas son frère et son désir est de nouer des liens avec lui. Au caractère fort mais à fleur de peau, la jeune femme à besoin de la présence de son frère, son encouragement, ce qui n’est pas le cas de Vincent Cassel aka Antoine, véritable homme brisé se cachant derrière son franc parler et sa force verbale pour se protéger. Ces hommes qui ne se rendent pas compte de la domination qu’ils peuvent avoir. Antoine détourne les conversations banales de la vie pour ne pas se faire avoir. De ce fait, le personnage encaisse, beaucoup trop même. Tout au long du film, cette souffrance masquée se ressent dans chaque plan, chaque regard qui en disent long. Le manque de conversation se voit et c’est dans ces conditions qu’intervient la grande Marion Cotillard. Catherine, son personnage est la femme de Vincent Cassel et elle n’arrive pas à s’exprimer, elle bloque et se manifeste très peu au court du récit, s’abaissant face à son mari. Elle tente à maintes reprises de s’affirmer mais la supériorité des autres la rende passive. Cela laisse place à des scenes d’une force incroyable oú le manque de discussion est comblé et mieux exprimer par le corps où le silence est beaucoup plus explicite que la parole.

On attend que les relations se dénouent mais c’est tout le contraire. La tension grimpe de plus en plus haut jusqu’à atteindre le point de rupture. Et croyez moi, dès que l’ultime scène débute, il n’y a pas de retour en arrière possible, la bombe explose et chacun en prend pour son gré. Les souffrances sont exprimées violamment et c’est très dur au visionnage. Pour vous dire, les larmes coulent, à la limite du sanglot. Tant de rage, tant de peine et de souffrance réunis en une scène, seul Xavier Dolan en était capable. Les acteurs y sont formidables et on en prend plein la figure. Les voix brisées s’enchaînent dans une incompréhension hallucinante. Toute la force et l’intensité de la violence que contenait le film depuis le début explose et fait des dégâts. L’abcès est crevé et les personnages se lâchent. Une énorme claque. Vous ne verrez pas une telle scène autre part. Dolan réussit un chef d’œuvre unique qui ne laisse personne indifférent. Sa maîtrise des plans, des gestuelles, des regards et des musiques est tellement précise que le tourbillon dans lequel il nous entraîne est incomparable. Ce huit clos aux plans serrés se révèle étouffant car tous les sentiments sont condensés.

Magnifique, déchirant et puissant, Juste la fin du monde est une nouvelle expérience à laquelle je n’étais pas préparé. À nouveau, Dolan provoque quelque chose de singulier qu’il faut absolument ressentir. A l’image de Mommy, l’émotion est immense.

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